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Les Gardiens du Temple : Doudou Ndiaye Rose - Part II

Par Aïe-chat dans Les gardiens du temple, Interviews, La Ré'Dak, Musique le mardi, 04 mars 2014

Les Gardiens du Temple : Doudou Ndiaye Rose - Part II

 Crédits Photos: Stéphane Tourné

Nous voilà de retour chez les gardiens du temple, pour la suite de notre entrevue avec le tambour Major Doudou N'diaye Rose.

Après vous avoir présenté le maestro, nous vous livrons maintenant l'artiste, l'éducateur traditionnel, les tambours, les esprits, son regard, ses souvenirs, ses rêves (il est beau de voir un homme de 83 ans qui nourrit encore de grands rêves ) tout y est. Attachez vos ceintures , c'est long, mais Doudou Ndiaye Rose le vaut bien ;-)

«Être Tambour Major ce n'est pas une chose facile. Il y a beaucoup à apprendre. Il faut maîtriser tous les instruments.» Nous confie le maestro.

En effet, là où nous, non-initiés, voyons du simple bois et de la peau de chèvre, qui à nos yeux se ressemblent tous, se cachent des instruments différents. Il cite parmi eux le lammb; le goronk, le sabaou, le nder, le ndougndoug, etc.

« Chacun d'eux a un rôle précis ajoute le maître, et il faut en connaître les secrets. »

Il faut apprendre et connaître les secrets, ce que font ses enfants depuis des années :

« Quand je les regarde faire, je sais pour certains, que tôt ou tard ils seront de grands tambours major, cela se voit dans leur façons de battre » dit-il avec fierté.

Être tambour major, c'est aussi, pour Doudou Ndiaye Rose, diriger 100 à 200 batteurs sur scène ; des rythmes et chorégraphies à maîtriser. L'on se demande si, à son âge, il ne risque pas d'oublier, ou de se perdre.

« On répète de manière très précise. Le timing, le rythme, tout est toujours bien calé et je connais bien les partitions et les enchaînements que je donne à mon équipe. Je ne peux pas oublier, par expérience et aussi du fait que, quand tu fais quelque chose, il faut toujours que ce soit dans les règles. »

Faire les choses dans les règles... Dans les règles du tambour, il y a aussi le mystique, chers amis, les esprits. Le saviez-vous ?

« Le tambour est une propriété des esprits. Quand tu bats le tambour, les esprits aussi répondent à l'appel. Il n’y a pas que des humains dans l'assistance. On ne sait pas qui est qui, il faut donc se protéger par des versets du Coran et des incantations. C'est ce qu'on appelle « taggou mbaar » (demander la permission aux esprits) ».

Voilà que ressort l'éducateur traditionnel, le grand père, celui là que j'aime écouter fascinée, les yeux grands ouverts ; Celui là qui fait un pont intemporel entre nous autres jeune génération des réseaux sociaux et la culture ainsi que les traditions ancestrales encore bien présentes chez nous.

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Il nous « offre » le secret de sa protection : Al-ikhlâs (Note du chat : Il s'agit de versets coraniques) à réciter 3 fois avant de commencer.

C'est ce même artiste, ancré dans sa tradition, mais ouvert au monde qui se retrouve sur les plus grandes scènes, avec les plus grands musiciens du monde.

Il ne saurait nous dire sa plus belle collaboration « parce qu'une collaboration c'est toujours puissant », c’est normal vu la liste et la passion de l'artiste. C'est pourtant un passionné « pausé », vous savez, de ceux qui ont tout vu et que rien n'impressionne. Il nous parle alors de ses concerts avec Miles à Paris, Mike Jagger en Angleterre et aux US, de son mois au Zenith avec France Gall « dans une salle toujours remplie » ; Julien Clerc, Bernard Lavillier, Peter Gabriel, Orchestre national de Normandie... les noms, il les égrène naturellement, avec calme et douceur.

S'il ne fallait retenir qu'un événement, ce serait le bicentenaire de la révolution française, en 1989 avec Wally Badarou qui devait composer la musique de la parade.

« Ils ont cherché quelqu'un pour accompagner la musique pendant longtemps ils n'arrivaient pas à trouver ce qu'ils cherchaient. Ils m'ont appelé et m'ont fait écouter la musique au téléphone. J'ai dit  que ce n'était pas la mer à boire. Ils m'ont envoyé la bande. J'ai appelé les enfants, nous avons écouté et posé le rythme dessus, très facilement. »

Pourtant ce qui a le plus marqué le Grand Doudou N'diaye Rose dans sa carrière va bien au-delà des grandes scènes du monde :

« C'est d'avoir réussi à faire ce qui pour nos anciens était impensable. C'est d'avoir réussi à introduire les femmes dans l'art de battre le tambour et de les avoir fait jouer partout dans le monde. Avant ils n'imaginaient pas non plus que l'on puisse jouer avec plus de cinq (5) personnes. Le jour où je suis venu avec une équipe de dix (10), ils ont dit que j'étais fou, puis je suis arrivé jusqu'à cent (100) et deux cents 200… »

Aujourd'hui, c'est lui l'ancien. Il trouve la nouvelle génération de percussionniste très douée, mais à ses yeux, ils ne respecte pas les règles et cela devient « du grand n'importe quoi »

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« On ne reconnaît plus les notes, ça va trop vite. Ils ne respectent aucune règle. Je ne comprend pas, ça me dépasse. Ça me fait mal. Ces jeunes son très talentueux, mais ils ne suivent pas les règles. Par exemple quand ils font les incantations avant chaque spectacle, ils ont tendance à enchaîner versets de Coran et insultes, ce qui est complètement inacceptable. Cela me fait peur. La danse a changé. Tout a changé. Avant, les femmes dansait sans même froisser leurs habits. Aujourd'hui elles se contentent juste d'exhiber tout leur corps »

Son conseil à cette nouvelle génération serait de recueillir les conseils des aînés, d'apprendre les règles et de les appliquer.

Il y a aussi sa fierté d'avoir introduit les femmes dans l'art de la percussion, fierté qui se comprend quand on réalise la révolution que cela pouvait être à l'époque au Sénégal, que de mettre des femmes aux tambours.

« J'étais invité à une manifestation pour quinzaine nationale du mouvement des femmes. J'ai entendu les présentations des femmes qui étaient là : Mme Annette Mbaye D'erneville : directrice des programmes de la RTS ; Mme Henriette Bathily : professeur ; Mme la secrétaire générale : avocate. J'ai pensé, si les femmes occupaient ces postes-là, pourquoi pas des femmes batteuses ? Le lendemain, j'ai appelé mes filles pour leur dire que je voulais qu'on forme des batteuses. »

Les filles étaient sceptiques, mais le père était déterminé et convainquant. Le premier jour, il organise une leçon avec deux d'entre elles. Le lendemain, le reste de la troupe les rejoint spontanément, puis, au fur et à mesure, la troupe s’est agrandie de voisines, d'amies... bienvenue chez les rosettes !

« C'est devenu un groupe de femmes batteuses où il n’y avait pas que mes filles ou des filles de griots, mais des jeunes femmes venues de partout »

Son tambour est toute sa vie. Sa plus grande fierté est d'avoir mené sa carrière en assumant ses opinions politiques sans n’avoir jamais eu de problème avec personne. (Note du chat : L’artiste est un fervent socialiste.

À 83 ans, après soixante années d'une belle carrière, notre maestro voudrait aujourd'hui transmettre son savoir à plus grande échelle via une école de formation. Le projet est amorcé depuis douze (12 ans)

« J'ai déjà le terrain, il ne me reste que le financement. La coopération française, l'UNESCO, la francophonie, Mitsubishi... ils sont tous prêts à aider au financement, il ne demande qu'une lettre officielle qui vient de mon pays, ce que je n'arrive pas à obtenir . J'ai relancé le gouvernement actuel, j'attends… »

Doudou-Ndiaye-Rose-014-copie.jpgVoici le rêve d'un artiste de 83 ans qui a consacré sa vie à son art et qui tient à le transmettre.

Oyé oyé investisseurs, mécènes et gouvernement entendez le message! Chers lecteurs aidez-nous à faire entendre ce message !

Doudou Ndiaye Rose aimerait que l'on retienne de lui ce qu'il a apporté à la culture sénégalaise et qu'on le lui reconnaisse.

«Au-delà des médailles et distinctions que j'ai reçues, je crois que j'ai fait quelque chose qui mérite que l'on fasse en sorte que mon nom ne s'oublie jamais. C'est important pour moi et mes enfants. J'aimerais qu'une rue ou une école porte mon nom, que l'on sache que le pays m'a rendu hommage ».

Au fil de la discussion, le maître évoques des souvenirs, des anecdotes comme nous aimons en entendre parce que c'est aussi cela « les gardiens du temples »!

« Je suis né en 1930. À l'époque, il y avait des périodes festives où il fallait être dans ses plus beaux atours. Les hommes mettaient du henné aux rebords de leurs pieds de manière à ce que cela puisse se voir au-dessus de leurs babouches. On avait aussi comme accessoire incontournable une cravache nommée « bul door » (ne frappe pas). Il entonne une chanson : ♪ bul door dafa and ak magam bul door saay  (Ne frappe pas, il est accompagné de son frère, ne frappe pas). La cravache est longue de 50 cm. C'était beau. Je prévois de m'habiller comme ça à mon prochain grand spectacle d’anniversaire. »

Vivement le prochain anniversaire alors. Et vous chers Agendakarois comptez sur Agendakar pour vous tenir informés bien entendu. Mais pendant qu'on y est, c'est intéressant tout çela, ça donnait quoi du côté des femmes ?

La nostalgie est encore présente :

« Les femmes, à mon époque, ne s’habillaient pas comme vous. Elle s'habillait toujours en bazin et «brodé.»  Elles portaient trois (3) pagnes superposés, c'était marque de richesse et de noblesse. Elles portaient un grand foulard qu'on appelait "front populaire". Il était de couleur rouge et verte.

 

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Les couleurs, Doudou N'diaye Rose aime en porter sur scène et chaque tenue est choisie de façon méticuleuse, «selon le thème et aussi les lumières du spectacle ». Le choix se fait avec l'aide de ses enfants. Il a aussi des tailleurs chez lui qui se chargent de la confection.

Le saviez vous ?

Encore quelques « secrets » qu'il nous livre :

« J'ai fait du Solfège à l'école des arts »

« J'ai toujours fait beaucoup de sport. J'étais membre du Foyer Sénégal qu'on appelle aujourd'hui Jaraf de Dakar, puis latéral droit au régis de chemin de fer. »

« J'ai aussi fait du scoutisme à l'époque j'étais français. Mon premier voyage à Paris date de 1949 J'étais dans un foyer et on était vraiment « bien eduqué ». Passer par là  rapporte toujours beaucoup »

Nous finirons par ce « bakk » du maestro. Un texte qu'il déclamait toujours avant chaque spectacle pour se ragaillardir, comme le veut la tradition. Aujourd'hui les jeunes appelleraient cela de l'égo trip:

Doudou-Ndiaye-Rose-003-copie.jpg« Quand le ciel est couvert

Et que tu fais semblant de ne pas le voir,

Cela n’empêchera pas la pluie de tomber.

Si elle doit tomber, nul ne peut la retenir »

Et nul n'a pu retenir Doudou Ndiaye Rose…

 

Propos recueillis par Aïe-Chat

Photos : Stéphane Tourné


 

 

A propos de l'auteur

Aïe-chat

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Aïe-Chat, terroriste culturelle !

Quoi que vous cherchiez à faire dans Dakar, si cela a un quelconque rapport avec la culture, Aïe-Chat, c'est celle qu'il vous faut ! La culture c'est la passion de sa vie! Elle est agenda et répertoire ambulants. Elle connait tous ceux qui appartiennent au milieu (peintres, poètes, musiciens, écrivains etc.). Elle respire et mange culture. Ce qui est tout à l'honneur de la co-fondatrice d'AgenDakar ; une passionnée qui vibre au rythme de sa passion et qui aime la partager dans ce « car-rapide » qu’elle chéri tant.

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