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Ibou Fall et ses sénégalaiseries: 2e Partie

Par Mamadou Diallo dans La Ré'Dak, Littérature, Vie Culturelle, Vie Urbaine le lundi, 14 octobre 2013

Ibou Fall et ses sénégalaiseries: 2e Partie

 

Ibou Fall, cela s’entend et se voit, aux sourires qu’il esquisse à l’évocation de ses bons mots, est du genre facétieux, il aime bien "déranger". 

Son allure est celle d’un jeune homme d’âge mûr, qui va en basket, la barbe grisonnante et un regard taquin caché derrière des lunettes de vue. Quand il parle, c’est d’un débit lent et d’une voix contenue qui ne s’élève que très rarement. Le rythme, il est dans son propos plutôt que sa diction. Il faut être attentif à ses choix de mots, qui sont les traits d’un esprit profondément espiègle. Par exemple, les politiciens en activité depuis le temps de Senghor, ne sont pas pour Ibou Fall dépassés, mais, bien pire, « amortis. »

Ces textes, s’ils sont drôles, ne sont pas légers pour autant. Il y a de la gravité dans ce qu’il écrit de la société sénégalaise, et ce dès ses premières chroniques. À la lecture de la journée d’une enfant, la petite vie ou encore l’apprenti, on a plutôt la larme à l’oeil qu’un sourire en coin. Malgré sa liberté de ton, jamais il n’a été inquiété, tout justes quelques « froncements de sourcils » et une petite affaire diplomatique quand il a fait paraitre une chronique intitulée le Libanais.

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Aux sources du style

Interrogé sur son style et son humour, omniprésent dans ses textes, il explique avoir été « un accro de bande dessinée. Or, en dépit de ce qu’on peut dire, il y a de la vraie littérature dedans, avec un humour au dixième degré. Je pense que c’est ça qui a forgé mon regard sur les évènements, la bande dessinée, elle fait voir le trait déformant même quand il n’existe pas et donc on a tendance, même dans une situation sérieuse, à caricaturer. Mes lectures ont souvent été des lectures rigolotes, parce que j’aime bien m’amuser. Je ris de tout, ce n’est même pas de la désinvolture, c’est une déformation, c’est-à-dire que quand il y a une situation qui se présente, on voit l’aspect bizarre, loufoque, instinctivement, c’est un réflexe intellectuel qui me fait dire, mais qu’est-ce qui fait rire dans ceci. Et on trouve toujours parce que quelque soit le drame, la situation il y a toujours un petit truc curieux, décalé et c’est là ce qui attire d’abord mon attention. J’ai une sorte de perspicacité de l’incongru. San Antonio, ça me plaisait beaucoup et le canard enchainé est un journal que je lisais souvent. C’est là, je pense, ce qui a fait que mon style, qui va vers l’ironie, le sarcasme et la satyre. » Mais il y’a autre chose, pour expliquer non plus les drôleries de sa prose, mais sa beauté. « Quand je suis rentré à Dakar, en 73, pour l’entrée en sixième, à 11 ans, je suis allé au Lycée et j’ai fait du latin, jusqu’en 4e et puis ensuite du Grec, donc une vraie formation littéraire jusqu’en terminale lettre classique. Ça a forgé chez moi le sens de la précision. Parce que quand on fait du thème ou de la version, on sait l’importance pour le sens d’une phrase du positionnement des mots. C’est même une science exacte. »

Pour autant et malgré son statut de fort en thème, il n’a pas « la prétention d’écrire en français, j’écris en sénégalais. Ça y ressemble, mais ça n’est pas la même chose. On a des sensations, des nuances qui ne sont pas les mêmes. Je donne toujours l’exemple du terme tes parents. Pour un français cela renvoie à papa maman, pour un sénégalais, c’est toute la smala. Des choses comme ça font que ça n’est pas exactement la même chose, c’est comme le belge, le québécois, il y a des particularités qui s’affirment de plus en plus et je pense que l’on est dans une langue qui nous appartiens maintenant et qui n’est plus le français, même si officiellement on l’appel ainsi, en fait c’est le sénégalais. »

Son rapport à la société sénégalaise, son aptitude à l’observer d’un oeil critique, elle vient du fait qu’une bonne partie de son enfance il l’a passé hors de son pays. « Ma mère, confie-t-il, était affectée au Congo puis en Haute Volta, l’actuel Burkina Fasso, et donc, j’ai pratiquement perdu l’usage, l’habitude du wolof. Et quand on rentre on sent qu’on a une forme de distance avec les siens et ça, sa forge un regard aussi, ce est-ce que l’on appel l’oeil neuf. Je fais partie de cette société, mais en plus j’ai cette partie d’histoire qui fait que j’ai une sorte de mur de séparation. C’est ça, plus qu’autre chose, qui m’a fait observateur. »

Lire les chroniques d’Ibou Fall, qui souvent relèvent de l’essai, pour un sénégalais de ma génération, c’est aussi se plonger dans l’histoire sociale de son pays. Dans Banc Diakhlé, c’est à « la période de l’exode rural, qui a transformé notre société » qu’Ibou fall s’intéresse. À l’époque, pour beaucoup de Dakarois, et c’est un discours qu’on peut encore entendre de nos jours, les « kaw kaw » (paysans) et leur venue à Dakar ne sont ni plus ni moins qu’une nuisance, une atteinte à la civilisation et à l’urbanité de leur si policée cité. Pour Ibou Fall, dont en sent bien qu’il est un humaniste, « la qualité de vie pour les 3/4 de la population sénégalaise s’est améliorée. Effectivement, ceux qui à l’époque étaient déjà projetés dans le 22e siècle devront attendre un peu les autres, mais ceux qui venaient du Moyen âge ont pu faire un bond et sont aujourd’hui dans leur époque. C’est très bien qu’une société égalise un peu les disparités, les inégalités parce qu’elles étaient abyssales, entre le gars de Fann et celui de Grand Dakar, entre le Palais de l’un et la baraque en bois de l’autre."

Ibou Fall m’a offert des livres alors que je prenais congé de lui. Le dernier tome des Sénégalaiseries, le tout premier recueil de chroniques, paru en 1993 et le numéro zéro d’un journal satyrique, Le P’tit Railleur Sénégalais, sur lequel il travail. J’ai lu, la semaine qui s’est écoulée, le recueil qui date de 1993, et, pour moi qui suis curieux du Sénégal, c’est une mine d’or. 

A propos de l'auteur

Mamadou Diallo

Mamadou Diallo
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Mamadou est Journaliste, cofondateur et rédacteur en chef de la revue en ligne lesrécidivistes.com. Ses centres d’intérêt sont les livres, la musique jamaïcaine, l’œuvre d’Ousmane Sembène et la vie artistique dakaroise, sujet sur lequel il écrit régulièrement.

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